Ubiquité paradoxale

Le progrès technique n’est soumis à aucune forme de déterminisme. Tout au plus cherche-t-il à combler nos petits penchants très humains par des moyens techniques, voire technologique. Aller plus vite, faire plus de choses, être à la fois ici et ailleurs. Abolir le temps et l’espace. De la machine à tisser jusqu’à l’Hyperloop, toutes nos machines ont contribué à rétrécir encore et toujours notre monde pour nous permettre d’aller plus loin, plus vite. L’aventure numérique et sa dématérialisation galopante a encore un peu plus confirmé ce tropisme, jusqu’à nous soumettre aujourd’hui aux affres de l’immédiateté.

D’une belle promesse, le progrès nous a peu à peu conduits à une situation paradoxale que peu de gens avaient vu venir. Par un mécanisme pervers, la quête de l’ubiquité a eu pour conséquences d’éloigner les extrêmes et d’accentuer les antagonismes pour nous amener dans un monde de dualité. Technophile ou technophobe. Ecolo ou climato-sceptique. Vegan ou viandard. Vélo ou auto. La nuance n’est plus de mise. Il est tout à fait envisageable de considérer que la radicalisation en marche, le refus des « élites » soient une résultante des paradoxes dans lesquels il nous est aujourd’hui demandé de choisir. Le paradoxe, au sens étymologique (para – contre ; doxa – opinion commune) porte d’ailleurs en lui cette révolte contre la « pensée unique ».

Ce paradoxe s’exprime aujourd’hui de multiples manières. Il est reproché à une génération prompte à se mobiliser pour le climat sans pour autant renoncer à prendre l’avion pour un week-end ou à utiliser des moyens numériques coûteux, on le sait désormais, en CO2. Cette ultra-connexion généralisée qui n’a d’ailleurs pour palliatif qu’un mouvement déconnectiviste tout aussi radical. Ce paradoxe s’inscrit dans l’antagonisme consommé entre un hypermonde, fait d’un accès à des services toujours plus immédiats, toujours plus connectés et un altermonde consacré à la lenteur, à la contemplation et à une marginalité qui n’est pas toujours subie. C’est un désir de retour au local dans un monde qui a accès à toutes les ressources globales. L’un serait « bon pour tous » alors que l’autre ne serait mû que par un égoïsme propre à chacun de nous. Un paradoxe qui n’est donc jamais toutefois une opposition. Le nomade et le sédentaire ne s’opposent pas plus que le sacré et le profane. Les deux mondes se côtoient jusqu’à parfois se superposer. Jusqu’à frôler parfois la schizophrénie.

Ces antagonismes sont l’expression d’une époque tiraillée entre cosmopolitisme et Brexit, qui cherche un sens dans un monde où tout, savoirs comme biens de consommation, est accessible en un clic. Une profusion qui accentue pourtant toujours un peu plus le sentiment d’inégalité entre « ceux qui ont tout » et les démunis, ceux qui voyagent pour le plaisir et les affaires et ceux qui sont poussés loin de chez eux par les guerres et les famines. Ceux qui veulent « abolir les privilèges » sans toutefois renoncer à leurs propres prérogatives. Une dualité forcément manichéenne, réelle ou ressentie, mais qui entretient les conversations et fait monter les colères. Le don d’ubiquité est, de tout temps, l’apanage des « puissants » qui l’ont utilisé pour accentuer un pouvoir sur un monde du travail forcément enraciné dans la réalité de l’instant. Il est inscrit depuis toujours dans les enjeux de la mobilité, de la calèche à l’Hyperloop et du Concorde aux projets SpaceX. Il s’est inscrit aussi dans l’accès réservé aux connaissances et à la culture, balayé en son temps par l’utopie numérique d’un partage universel du savoir. Une utopie dont les dérives utilitaristes bien réelles conduisent aujourd’hui les grands cadres de la Silicon Valley à inscrire leur progéniture dans des établissements scolaires qui bannissent téléphones et connexion, devenus les symboles de l’aliénation. Paradoxe, toujours.

Ce monde du numérique porte en lui, quelque part, l’illusion ubiquitaire et les germes de cette société paradoxale. Il a été, il n’y a pas si longtemps, le territoire de la liberté d’expression et d’un monde ouvert, créatif, en friche. Un espace trop libre pour ne pas attirer l’œil. Il est désormais mis en coupe réglée par une nouvelle aristocratie qui a eu tôt fait de se distribuer ce terrain vierge comme on se partageait, hier, les grandes plaines fertiles du Nouveau Monde : à coup de fusil et de barbelés. Les géants du Net cherchent tous, désormais, à devenir la porte d’entrée du Web et à garder le plus longtemps possible captif l’internaute dans son écosystème. Apple avait déjà posé les jalons d’un monde clos. Tencent, Amazon ou Facebook, avec leurs environnements de plus en plus fermés et l’avènement de cryptomonnaies comme Libra, suivent la même tendance. Un modèle clos parfaitement paradoxal, compte tenu de l’esprit communautaire qui avait initialement sous-tendu le web.

On le voit donc, l’ubiquité est porteuse de dualité, d’ambiguïté et d’antagonisme qui rendent cette époque à la fois passionnante et complexe à déchiffrer. Elle est à la fois subie et voulue, ce qui constitue en soi une situation paradoxale. Mais c’est un paradoxe qui ne doit pas être inhibant. Car l’ubiquité est intimement baignée dans l’action. Et l’action est au cœur des Napoleons.

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